Dans les établissements sociaux et médico-sociaux, l’usure professionnelle ne se résume pas aux troubles musculosquelettiques ou à la pénibilité physique. Horaires atypiques, contraintes organisationnelles, charge émotionnelle, situations d’urgence, difficultés de recrutement ou vieillissement des professionnels peuvent progressivement affecter la santé et les conditions de travail.
Pour les représentants du personnel, l’enjeu est de ne pas attendre l’accident, l’arrêt maladie ou l’inaptitude pour agir. Comment repérer les premiers signes d’usure ? Comment partir du travail réel pour comprendre les difficultés ? Et surtout, comment le CSE peut-il transformer une alerte en démarche concrète de prévention ?
Sommaire
1. Usure professionnelle : un processus qui se construit dans le temps
2. Pourquoi le médico-social est particulièrement exposé
3. Repérer les signaux d’alerte avant qu’il ne soit trop tard
4. Le CSE, un acteur clé pour partir du travail réel
5. De l’alerte à l’action : l’exemple de l’ATASH
6. Prévenir l’usure, c’est aussi agir sur l’organisation et les parcours
7. CSE et direction : construire une démarche collective de prévention
À retenir
- L’usure professionnelle est un processus qui s’installe dans le temps.
- Dans le médico-social, les contraintes physiques se combinent souvent avec des facteurs organisationnels et psychologiques.
- Les accidents, l’absentéisme ou le turnover sont utiles à suivre, mais peuvent intervenir tardivement.
- Le CSE peut repérer les signaux faibles et contribuer à analyser les situations de travail.
- La prévention efficace suppose d’agir sur le travail et son organisation, pas seulement sur les individus.
- La coopération entre salariés, CSE, direction, RH et acteurs de la prévention est un levier central.
Usure professionnelle : un processus qui se construit dans le temps
L’usure professionnelle est souvent associée à l’âge, à l’ancienneté ou à la pénibilité. Cette approche est cependant trop restrictive. Pour Catherine Delgoulet, professeure et titulaire de la Chaire « Ergonomie » au Conservatoire national des arts et métiers, « l’usure est un processus, pas un état figé ». Elle résulte de la répétition et de la combinaison de contraintes professionnelles au fil du temps.
Dans leur activité quotidienne, les professionnels développent des stratégies et des « régulations » pour faire face aux imprévus, gagner du temps, coopérer avec leurs collègues ou préserver leur santé. Lorsque ces possibilités disparaissent ou deviennent insuffisantes, les difficultés peuvent progressivement s’installer.
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Pourquoi le médico-social est particulièrement exposé
Les professionnels sont confrontés à une combinaison de contraintes : horaires atypiques, situations d’urgence, métiers en tension, changements organisationnels, manutention des personnes accompagnées et risques physiques, chimiques ou biologiques. À ces contraintes s’ajoute la charge émotionnelle liée à l’accompagnement de personnes vulnérables.
Karine Dages, directrice pédagogique et administrative d’ATASH Formations & Conseils, rappelle l’importance d’une logique de prévention en amont. Son retour d’expérience met notamment en avant la formation comme levier pour donner aux professionnels les moyens d’agir sur les risques avant qu’ils ne produisent leurs effets.

Repérer les signaux d’alerte avant qu’il ne soit trop tard
Certains indicateurs sont faciles à identifier : hausse des accidents du travail, absentéisme, turnover, fatigue physique ou psychologique, conflits ou dégradation de l’ambiance de travail. Mais ces indicateurs peuvent apparaître lorsque la situation est déjà dégradée.
Romain Le Dez, membre du CSE de l’ATASH, insiste sur la proximité avec les équipes : « On a la chance d'être bien identifié par nos équipes [...] elles ont très peu de difficultés à venir nous parler de leurs problématiques. »
Au-delà des chiffres, les élus peuvent être attentifs aux demandes répétées d’aménagement, aux difficultés à tenir un poste, aux conflits récurrents ou à la perte de marges de manœuvre. Aucun de ces signaux ne permet à lui seul de conclure à une situation d’usure : ils doivent conduire à s’interroger sur les conditions de réalisation du travail.
Le CSE, un acteur clé pour partir du travail réel
Le Code du travail donne au CSE un rôle en matière de santé, de sécurité et d’amélioration des conditions de travail. Dans les entreprises d’au moins 50 salariés, le CSE analyse notamment les risques professionnels et contribue à la prévention. Il est aussi informé et consulté sur plusieurs sujets relatifs à l’organisation du travail, aux conditions d’emploi et au maintien dans l’emploi.
Pour Catherine Delgoulet, les élus doivent comprendre ce que les salariés font réellement, avec les contraintes et les imprévus auxquels ils sont confrontés. Entre travail prescrit et travail réel, il existe toujours un écart.
Le rôle du CSE peut donc aller au-delà du simple signalement : recueillir les remontées, analyser les indicateurs, aller sur le terrain, contribuer à identifier les causes organisationnelles et suivre les mesures de prévention.

De l’alerte à l’action : l’exemple de l’ATASH
L’ATASH a progressivement développé une politique de prévention associant formation, implication du CSE et intervention d’un ergonome. Selon Blandine Bouvet, le taux d’accidents du travail de l’association a été divisé par quatre en cinq ans. Cette donnée constitue un retour d’expérience propre à l’ATASH et doit être contextualisée avec ses données internes avant publication.
Depuis 2021, l’ATASH dispose d’un temps d’ergonome interne. Celui-ci peut être sollicité par la DRH, le médecin du travail ou les membres du CSE pour analyser une situation après un accident, face à une difficulté persistante ou lorsqu’une équipe signale une situation d’épuisement ou un problème d’organisation.
Cette organisation donne au CSE un levier concret : une alerte peut déboucher sur une observation de terrain, une analyse de poste ou une recherche de solutions plutôt que rester au stade du constat.
Karine Dages évoque également le « droit à l’échec » comme un élément ayant facilité la démarche à l’ATASH : expérimenter, apprendre et ajuster plutôt que chercher immédiatement une solution parfaite.
Prévenir l’usure, c’est aussi agir sur l’organisation et les parcours
Une réponse individuelle peut être nécessaire : aménagement du poste, mobilité, accompagnement ou évolution des compétences. Mais elle ne suffit pas si plusieurs professionnels rencontrent les mêmes difficultés. Il faut alors s’interroger sur l’organisation du travail : horaires, répartition des tâches, équipements, coopération, management ou moyens disponibles.
Parce que l’usure est un processus, Catherine Delgoulet invite à ne pas réserver la prévention aux salariés les plus âgés. Elle doit être prise en compte tout au long des parcours professionnels, en suivant les évolutions du travail et leurs conséquences sur la santé avant que les difficultés deviennent irréversibles.
Cette approche suppose de décloisonner les acteurs. RH, prévention, sécurité, management, opérationnels, médecine du travail et représentants du personnel disposent chacun d’informations différentes. Les mettre en dialogue permet de mieux articuler prévention, évolution des compétences, mobilité, aménagement des postes et maintien dans l’emploi.
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CSE et direction : construire une démarche collective de prévention
Les entretiens menés à l’ATASH font émerger un point commun : la prévention de l’usure professionnelle ne repose pas sur un acteur isolé. Elle suppose un dialogue entre salariés, représentants, direction, RH et professionnels de la prévention.
Pour Karine Dages, la sincérité de l’intérêt porté à la prévention constitue une condition de départ : « Si le CSE est sincèrement intéressé, alors tout est possible. » Elle souligne aussi que construire une relation de confiance peut prendre du temps.
Romain Le Dez met en avant deux leviers : la confiance et la formation. Plus les représentants et les équipes sont formés, mieux ils peuvent appréhender les situations difficiles et devenir eux-mêmes acteurs de la prévention. Blandine Bouvet défend quant à elle l’idée d’une formation commune entre direction et CSE afin de partager un même socle de connaissances et de faciliter le dialogue.
Romain Le Dez résume cette dynamique par une formule particulièrement adaptée au secteur médico-social : « On peut aussi parler d’alliance entre CSE, direction et salariés.
5 leviers pour un CSE qui souhaite agir contre l’usure professionnelle
- Aller au contact du travail réel : Rencontrer les salariés, observer les situations et comprendre les contraintes concrètes.
- Repérer les signaux faibles : Suivre accidents, absentéisme, turnover, fatigue, conflits, présentéisme et demandes répétées d’aménagement.
- Croiser les regards : Faire dialoguer direction, RH, salariés, CSE, médecine du travail, prévention et ergonomie.
- Agir sur les causes : Associer aux réponses individuelles une analyse des facteurs organisationnels lorsque plusieurs situations se ressemblent.
- Inscrire la prévention dans la durée : Suivre les actions et intégrer l’usure professionnelle aux parcours, à l’évolution des compétences et au maintien dans l’emploi.
Le cadre légal à connaître
Dans les entreprises d’au moins 11 salariés, le CSE contribue notamment à promouvoir la santé, la sécurité et l’amélioration des conditions de travail et réalise des enquêtes en matière d’accidents du travail ou de maladies professionnelles. Dans les entreprises d’au moins 50 salariés, il procède notamment à l’analyse des risques professionnels et contribue à la prévention ; il est également informé et consulté sur plusieurs questions relatives à l’organisation du travail, aux conditions d’emploi et aux mesures de maintien dans l’emploi.
Des ressources pour aller plus loin
- Code du travail – CSE : articles L.2312-5 et L.2312-8, Légifrance.
- Code du travail – CSSCT : articles L.2315-36 à L.2315-44, Légifrance.
- Assurance Maladie – Risques professionnels : L’Essentiel 2024 ; les TMS représentent près de 90 % des maladies professionnelles reconnues.
- Anact : ressources sur la prévention de l’usure professionnelle, le travail réel et les démarches de prévention.
À retenir
L’usure professionnelle dans le médico-social ne se résume ni à l’âge des salariés ni aux seules contraintes physiques. Elle résulte d’un processus dans lequel s’entremêlent conditions de travail, organisation, capacités individuelles et fonctionnement des collectifs.
Pour les CSE, le premier levier consiste à rester au plus près du travail réel et des salariés. Mais repérer ne suffit pas : l’enjeu est de transformer les alertes en analyse, puis l’analyse en actions de prévention. L’expérience de l’ATASH montre qu’une coopération entre CSE, direction, salariés, RH et acteurs de la prévention peut contribuer à construire cette démarche dans la durée.
Sources documentaires : entretiens avec Catherine Delgoulet, Romain Le Dez, Karine Dages et Blandine Bouvet ; Code du travail ; Assurance Maladie – Anact. Les éléments propres à l’ATASH sont présentés comme un retour d’expérience de l’association.
FAQ
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1. Quels sont les signes de l'usure professionnelle dans le secteur médico-social ?L'usure professionnelle peut se manifester par une fatigue physique ou psychologique, une hausse de l'absentéisme, des accidents du travail, des conflits récurrents ou une perte de motivation. Les demandes répétées d'aménagement de poste et les difficultés à tenir certaines missions sont également des signaux à surveiller.
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Quel est le rôle du CSE dans la prévention de l'usure professionnelle ?Le CSE contribue à la prévention des risques professionnels et à l'amélioration des conditions de travail. Il peut recueillir les alertes des salariés, analyser les indicateurs, observer les situations de travail et échanger avec la direction pour identifier des solutions adaptées.
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3. Comment prévenir l'usure professionnelle dans le médico-social ?La prévention repose sur l'identification des contraintes physiques, psychologiques et organisationnelles. Elle passe notamment par la formation, l'aménagement des postes, l'adaptation des horaires, l'intervention d'un ergonome et l'amélioration de l'organisation du travail.
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4. Comment le CSE peut-il agir contre les risques psychosociaux et les TMS ?Les élus peuvent repérer les situations à risque, recueillir les témoignages des salariés et contribuer à l'analyse des conditions de travail. Ils peuvent également solliciter les acteurs de la prévention, notamment la médecine du travail et les ergonomes, pour construire des actions adaptées.
